Affirmer que la bataille du courant continu se joue dans l’ombre depuis dix ans n’aurait rien d’exagéré. Cette manière de transporter l’électricité, longtemps reléguée au second plan, s’impose comme l’une des clés pour faire passer l’énergie renouvelable à la vitesse supérieure. L’idée : relier les grandes zones de production, parfois situées à des centaines de kilomètres des lieux de consommation, sans perdre la précieuse énergie en route. Les progrès du numérique, l’obsession de l’efficacité énergétique et l’essor des fermes solaires ou éoliennes massives accentuent ce mouvement. Reste à savoir si le courant continu va enfin s’imposer ou si son destin restera celui d’un éternel outsider.
Une brillante rivalité : Edison vs Tesla
Avant d’aller plus loin, il faut savoir de quoi on parle. Courant continu : les électrons filent toujours dans le même sens, du pôle négatif vers le positif. Courant alternatif : le ballet s’inverse plusieurs dizaines de fois par seconde (50 ou 60, selon la fréquence), les électrons font des allers-retours. Aujourd’hui, partout sur la planète, c’est le courant alternatif qui irrigue nos villes et nos campagnes. Ce choix n’a rien d’anodin, il vient d’un bras de fer historique : la fameuse guerre des courants à la fin du XIXe siècle. Deux visions, deux géants : Thomas Edison (1847-1931) pour le courant continu, Nikola Tesla (1856-1943) pour l’alternatif.
À l’origine, le courant continu s’est imposé pour alimenter les premiers réseaux urbains. Mais le système prôné par Edison montrait vite ses faiblesses. Limité à une tension de 110 V, il ne permettait pas d’augmenter facilement la tension. Résultat : les pertes dans les câbles devenaient vite rédhibitoires et il fallait installer les centrales à moins d’un kilomètre des consommateurs. Impossible, donc, d’étendre les réseaux à grande échelle.
Le courant alternatif, soutenu par Tesla et Westinghouse, a tout changé. Grâce aux transformateurs, il est devenu possible de transporter l’électricité à haute tension sur de longues distances, puis de la ramener à un niveau utilisable pour les foyers et l’industrie. Ce système s’est rapidement imposé, structurant durablement la distribution d’énergie.
En route vers une nouvelle guerre
Mais le paysage a bien changé. L’électronique de puissance a fait des bonds de géant, les réseaux se sont densifiés. Plus une ligne de courant alternatif est longue, plus les pertes s’accumulent. Outre les pertes dites « actives », le courant alternatif souffre aussi de pertes « réactives » propres à sa nature. Ces limitations techniques restreignent la longueur des connexions, en particulier sous la mer : les câbles d’alimentation sous-marins plafonnent généralement entre 50 et 100 kilomètres.
Le courant continu haute tension, ou HVDC, apporte une réponse concrète. Cette technologie, plus stable et facile à piloter, permet de faire transiter l’électricité sur des distances records, que ce soit par voie aérienne, souterraine ou sous-marine. Les spécialistes parlent d’« autoroutes de l’énergie ». Un exemple ? Les nouvelles interconnexions entre la Scandinavie et le continent européen, ou les projets de lignes reliant le nord et le sud de l’Allemagne.
Pense-t-on pour autant que le courant alternatif sera rayé de la carte ? Rien n’est moins sûr. Basculer l’ensemble du réseau sur le courant continu demanderait de revoir toutes les infrastructures : centrales électriques, transformateurs, dispositifs de coupure, jusqu’aux appareils domestiques qui, pour beaucoup, ne fonctionnent qu’en alternatif. Un chantier colossal, aux coûts vertigineux et à la complexité inédite.
À court et moyen terme, le scénario le plus réaliste ressemble à une cohabitation. Les réseaux de distribution resteront largement en alternatif à l’échelle régionale, tandis que le courant continu prendra le relais sur les grandes distances ou pour les échanges massifs d’énergie, renouvelable ou non. Lorsque les besoins s’inversent, par exemple, lors d’un pic de production solaire dans le sud alors que le nord manque d’électricité,, le courant continu devient le trait d’union.
L’Allemagne a déjà donné le ton en décidant de renforcer son réseau nord-sud avec de nouvelles lignes HVDC, tout en réutilisant au maximum les corridors existants. Cette stratégie témoigne d’un pragmatisme assumé : pas question de tout bouleverser, mais plutôt d’ajouter une corde à l’arc du transport d’énergie.
Finalement, la grande bataille qui a opposé Edison à Tesla n’a pas livré tous ses secrets. Le courant du futur ne sera sans doute pas le triomphe d’un seul camp, mais l’invention d’une alliance. Une sorte de pacte tacite entre deux visions, deux technologies, pour répondre à des défis que ni l’une ni l’autre n’aurait pu affronter seule.

